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mercredi 17 août 2011

Le Grand Rex, plus grand cinéma d'Europe, a su conserver son âme et sa démesure

Le Grand Rex, sur les Grands Boulevards, à Paris, est le plus grand cinéma d'Europe, qui attire autour d'un million de spectateurs par an. C'est aussi un spectacle à lui seul. Façade Art déco ornée d'un écran numérique digne des enseignes publicitaires de Times Square, à New York, intérieur d'une extravagance surannée. Avant même que le film ne commence, le décor témoigne de l'âge d'or d'un cinéma d'antan.
Le Grand Rex est un rêve d'enfant, celui de Jacques Haïk, fou de cinéma devenu producteur et distributeur de films à l'âge de 20 ans. En 1929, il rachète l'Olympia pour le transformer en cinéma, avant de bâtir, en 1931, son propre palais du 7e art, le Grand Rex. L'architecte Auguste Bluysens se charge de dessiner la façade Art déco, que la presse horrifiée qualifie alors de "fort militaire".
La salle monumentale, en revanche, convainc les plus réticents. L'inventeur des "salles atmosphériques", John Eberson, recrée l'ambiance d'une nuit méditerranéenne surplombée, au plafond, par un ciel d'un bleu profond, dans lequel chaque étoile est supposée représenter une star de cinéma. Un décor insolite l'encadre, qui conjugue balcons italiens, hacienda et statues gréco-romaines : "Pour le spectateur, c'est Tolède et Venise à la fois, c'est le monde des Mille et Une Nuits", raconte Anthony Zaccardo, chargé des visites guidées de la maison. Le 8 décembre 1932, jour de l'inauguration, le pari semble réussi. L'inventeur du cinématographe, Louis Lumière, vient donner sa bénédiction, et Paris-Soir titre le lendemain : "Un éclat d'Hollywood en passant par la Méditerranée vient de tomber comme par magie sur les Grands Boulevards".
Reste à se distinguer d'une concurrence pléthorique, et le Rex choisit encore la démesure, avec trois classes de tickets, comme sur un paquebot, et une incroyable offre de services. Une cinquantaine d'ouvreuses et des guichetiers en gants blancs attendent les clients au niveau de la première classe, où le champagne coule à flots. Un animal de compagnie ? Le chenil l'accueille le temps de la séance. Une infirmerie se charge des petits bobos, tandis qu'un poste de police occupe le deuxième sous-sol.
Les spectateurs les plus modestes sont relégués au "poulailler", tout en haut, mais le Rex ne les oublie pas : "Jacques Haïk a pensé la salle pour attirer tous les publics. Il a compris que les Grands Boulevards, c'est à la fois la bourgeoisie qui parade, la classe moyenne du côté des faubourgs, et juste derrière, les Halles, où règne une misère noire", explique Anthony Zaccardo.
Pour un sou, racontent les anciens habitués, on pouvait voir trois films par semaine en apportant son casse-croûte, avant d'être raccompagné un bus du Grand Rex à la fin de la dernière séance. Et puis, le Rex accueille beaucoup d'avant-premières durant l'entre-deux-guerres, dont La Petite Princesse, de Walter Lang, avec Shirley Temple.
Mais à la fin des années 1930, rattrapé par la crise, Jacques Haïk est contraint de vendre son joyau à Gaumont, qui le cédera ensuite à la famille Hellmann. Sous l'Occupation, le Rex est transformé en Soldatenkino, cinéma réservé aux soldats allemands, et à la Libération, l'Etat français réquisitionne la salle et la transforme en centre d'accueil des prisonniers de guerre.
Le Rex retrouve son écran et son éclat à l'automne 1945. Hollywood n'a pas oublié cet étendard du 7e art, et lui offre une renaissance flamboyante. La toile tutoie à nouveau les superlatifs. En 1953, le Rex accueille la première séance en cinémascope d'Europe. Son Escalator, le premier installé dans un cinéma européen, est inauguré par Gary Cooper. En 1954, le Rex renoue avec la tradition des spectacles d'avant-film en créant la Féérie des eaux, un show aquatique qui met en action 1 200 jets d'eau et une piscine en fond de scène. Aujourd'hui encore, ce prologue unique est présenté chaque fin d'année avant le dessin animé de Noël. Des stars créent la sensation, comme Liz Taylor, venue en 1963 pour y présenter Cléopâtre.
Le titre de "plus grand cinéma d'Europe" reviendra au Rex dans les années 1970, alors que les cinémas démesurés des années 1920 et 1930 disparaissent les uns après les autres (le Gaumont Palace, qui comptait 6 000 places, est rasé en 1972), pour laisser la place à des salles plus petites ou à des multiplexes. Le Rex, classé monument historique en 1981, s'adapte sans perdre son âme : la grande salle reste intacte, s'ouvrant à d'autres spectacles (des concerts notamment) mais six salles plus modestes, de 100 à 500 places, font leur apparition dans les sous-sols, à la place du chenil ou de l'infirmerie.
La famille Hellmann, propriétaire de la salle, ne perd pas de vue les innovations. En 1988, le Rex se dote du plus grand écran d'Europe (300 m2), baptisé le Grand Large, mais entièrement visible uniquement depuis le balcon. Il est inauguré avec le film culte de Luc Besson : "C'était Le Grand Bleu en Grand Large au Grand Rex", commente Anthony Zaccardo. 30 % des spectateurs français de ce film l'ont vu sur cet écran, Le Grand Bleu restant à l'affiche trois ans d'affilée.
La programmation fait aujourd'hui la part belle aux gros films américains, en version française, propres à remplir la grande salle, d'Avatar à Harry Potter. Sans nostalgie : "Nous restons dans un cinéma populaire", explique Anthony Zaccardo. Le numérique comme la 3D sont à l'honneur avec le Grand Large, et les stars qui font déplacer les foules pour des avant-premières ont aujourd'hui pour nom Justin Bieber ou Shahrukh Khan, gourou de Bollywood.
Le Rex n'oublie cependant pas son histoire. Le lieu propose au public, depuis 1996, un parcours interactif - Les Etoiles du Rex - qui dévoile les coulisses de ce cinéma. Une manière de conjuguer le passé et le présent.

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